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Jc Bailly / Architecture & diction

« C’est cela, cette trace, ce maintien du possible dans l’effectué, du figurable dans le figuré, qui qualifie l’architecture et qui fait d’elle, dans le texte du bâti, une écriture ou ce que j’appelle une diction. Par conséquent un art de dire, non pas de « bien dire », mais de dire, de dire ce qui ne l’avait pas été encore, là, dans l’espace et dans le temps, dans ce coin unique d’espace temps que constitue le site, autant dire la page, ou la scène.

Dans le théâtre, d’où nous vient la diction, il y a des modes historiques dans les manières de dire, (…), mais ce qui qualifie une diction, ce qui la rend vraiment contemporaine de celui qui l’écoute, c’est la façon dont elle accueille en elle, dans ses inflexions, ses silences, ses courbures, la totalité du texte qu’elle énonce. Et accueillir la totalité du texte en le donnant, c’est se comporter par rapport à lui comme s’il était à chaque fois inouï. La diction ne récite pas, ne récite jamais, pas plus qu’elle n’invente, elle traverse, elle est la traversée d’une idée de forme où chaque mot contribue à la formation. Et là il n’y a aucune hiérarchie entre les mots qui seraient significatifs et d’autres qui le seraient moins, entre des mots qui seraient, si l’on veut, des pilastres, et d’autres qui seraient des ornements. C’est parce qu’elle est intégrale que la diction avance le long du texte comme un funambule sur une corde : il y a les pas, les mots, un à un, bien sûr, mais il y a aussi chaque point du corps au-dessus du pied qui fait appui ou de la bouche qui forme la parole, mais il y a aussi tout l’air qui est respiré et tout l’espace où habite la respiration. Et c’est avec tout cela que l’ « existant » qu’est le texte se met à exister, non comme une masse de mots ajoutée au monde, mais comme une diction, autrement dit comme un sens proféré, comme une intelligibilité dépliée et pleine d’égards pour le monde comme pour les oreilles qui sont tendues vers elle.

Mais ce mot, diction, si on le tire de sa provenance et le projette hors d’elle dans l’architecture, que dit-il, qu’a t’il a dire que l’architecture et les architectes puissent entendre ? Et que vient faire un art de l’éphémère, un art inscrit dans la durée, auprès d’un art « plastique », statique, solide, qui se donne en une seule fois ?

Justement, il vient peut-être dire tout d’abord que l’architecture n’est pas comme ça, ou n’est pas que comme ça. Que derrière, ce qui en elle demeure ou se fige, il y a un bougé – qu’à l’intérieur même de la solidité qui lui est consubstantielle, il y a des fluidités. Que tout en se donnant d’un seul coup, avec parfois même une vertu d’apparition, elle se décline, se déplie, se déploie dans des durées de lecture qui sont des apprentissages, que plus elle est riche, complexe, articulée, plus elle s’en va dans des directions qui sont des longueurs de phrases, des amplitudes du phrasé. Le bâtiment est ici l’acteur : c’est lui qui dit le texte de l’architecture ».

 

Jean Christophe Bailly, La diction de l’architecture, in La phrase urbaine, Fiction & cie Seuil 2013, pp. 161-162.



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