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Mayotte-Royaume des fleurs
Barger#écrits

après avoir observer le quotidien des passagers de la barge entre Petite et Grande Terre lors du voyage aller, un groupe d’étudiants et d’artistes mahorais écrivent sur le trajet de retour. L’atelier d’écriture est proposé par Bendji un jeune auteur mahorais qui participe au Royaume des fleurs

 

 

Bienvenue à bord du Polé, lieu du passage et de l’éphémère. Entre ces deux terres, qui n’est jamais descendu ?
Dans mon dos, l’appel retentit, aigu et insignifiant. Ça tremble de plus en plus. Il menace de partir, il prévient, il gronde.
Samu prêt à partir. Attendre dans l’urgence. Utiliser ce temps. Appeler, parler, échanger, oublier, quitter, avancer, regarder.
Départ à Mayotte, dossier de départ envoyé.
Ne plus s’échapper, ton urgence est silencieuse, n’inactive.
Tes mots sont étouffés par le grondement. Il dévore l’Océan.
Militaire dans mon dos.
Intranquilité, une autre ombre dans mon dos, celle d’une terre ou celle d’un homme. Effet miroir, je nous vois arriver, ils partent où ils rentrent ? Allons nous quelque part ? J’aimerai y vivre, mais j’observe. Je coupe le réel.
La grande terre n’est pas au loin.
Fourgon de police, de smur.
A table, dévorez vos mots qui passent ou changent le temps. Plongez dans cet écran.
Il me fixe, lui aussi il me regarde. L’un est actif, l’autre est inactif.
Dans cette barge les inconnus se croisent avec des songes similaires.
Il regarde l’encre noire. Il fuit.
La barge se rapproche de la terre, il y en a qui se précipitent, déterminés dans les escaliers. Le grondement revient. Geste de l’arrivée.
Entre deux étages, entre deux mondes identiques, le mur tombe. Le mouvement s’installe. L’urgence reprend son importance, les bruits retentissent de plus en plus. Déambulation. Tout le monde se dirige sur la terre; les mécaniques s’emballent, elles nous attendent.
Grondes tu encore? Tout défile.
Pied à Terre.
Tremblement entre le ciel et la Terre. Tremblement du gosier dévorant les goûts et les odeurs, les souvenirs et les désirs. De ton flux acide tu dissipes, tu divises et rassembles. Tu amènes des tissus sur les pierres et projette les corps.
Tu trembles jusqu’à que ta fourche soit déposée, à cet instant ce sont tes fils qui reprennent le dessus, se libèrent de ta membrane.
Aspirés, déséquilibrés, poussés vers l’arrière. Les yeux au loin, la lumière au loin.
retour sur Nul Part, entre deux terres, sentiments dérangeant d’observation, de ne pas faire qu’un. Divisés.
A l’arrière du bateau, le son se dirige vers l’autre rive, pas celle où le soleil tombe, l’autre.
Se retourner pour se réveiller, happés par le vent, les tissus danses.
Regarder dans l’autre direction, celle qui manque, celle qu’on pleure ou simplement celle qu’on ignore.
Ne pas savoir, s’en dégoûter. Sécheresse amère de l’éloignement, ou intense déploiement.
La terre à perdu des morceaux

Ronflement.

Cassandre Albert


Sur terre et sur l’eau. 

Sons du pont, orgue de la mer. 

Ronflement des machines, les passagers augmentent le volume de leur voix. Le paysage vrombit,  flouté par les moteurs. 

Temps de traversée et de repos. 

Poisson long qui papillonne à la surface. 

On baille, on plisse les yeux sous le soleil, on s’allonge sur les bancs. On se déchausse, on s’interpelle,  on circule. 

Beaucoup de personnes interchange de place, reviennent, repartent, chaises musicales. Paroles qui  ne paraissent pas se répondre dans une langue que je ne connais pas. Pour l’instant, seulement un  homme et une femme n’ont pas bougés. 

Des mots sont gravés sur une bâche sale qui protège les voyageurs. 

Dans le sens de la marche on avance vers le soleil. 

Croisement de mon retour, à tout à l’heure! 

Tissus à fleurs noir et blanc. Les cheveux retenus par un foulard. Visage peint de bois de santal.  Boucles d’oreilles en or. Deux petites planètes au bout du lobe. 

Klaxon. Une femme, un casque de moto vissé sur la tête et habillée de tissus de milles couleurs, en fourche sa moto. Top départ du Rallye!

Lucie Mao


Un jour je suis monté dans la barge, tout le monde était content pour ceux qui sortent de l’école et ceux qui sortent du travail, il y a ceux qui sont fatigués, ceux qui sont contents de rentrer chez eux, ceux qui cherchent du travail, ceux qui ont des rendez-vous, il y a ceux qui parlent entre eux, ceux qui  regardent la mer, ceux qui écoutent de la musique en réfléchissant, il y a aussi ceux qui regardent les autres, ceux qui regardent le soleil et qui mettent leur lunette de soleil. En montant dans la barge, tu entends le vent et les bruits de moteur. Tu entends « alors ça va ? » « Ça va et toi ? » « En fait, c’est comment ? » « Oui la famille va bien. » « Non je ne te connais pas mais je vais descendre en premier les élèves dans la barge. » On les reconnait facilement, ils portent des sacs pour prendre le bus. Les touristes prennent des photos pour avoir des souvenirs. Je suis descendu de la barge, je vois plein de couleurs différentes, des vêtements de toutes sortes, plusieurs couleurs de peau. J’ai vu un bébé  aussi. J’entends la sirène des pompiers et de la musique. Je vais aller faire un tour, je vois des gens  qui vendent des vêtements. Je vois des statues, des gens et des gens qui prient.  

Ceux qui montent dans la barge au retour je crois que c’est la même chose à chaque fois. J’ai vu des jeunes avec des drôles de cheveux. Ils étaient en train de parler et de fumer. 

Je regarde la barge partir avec d’autres passagers mais je pense que c’est le même délire. Revenons en à nos moutons, je suis sorti de la barge blablabla … C’est une boucle sans fin.  

J’entends des bruits d’oiseaux, ça fait piou piou et d’autres bruits chelou.  

Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii 

Oupsi, pour la fin, le cri d’un bébé pleurnichard.

Inssa Hassna – Jesu


Musique électronique ricoche sur l’eau

Sardine suante sur le bateau

590, sirènes 

Sirènes stridentes crient à la mer

Le turban bleu s’envole. 

Tissus brillants, scintillent

Ronronnements de la bête, sur son dos nous glissons. 

Râle sauvage surgit des profondeurs. 

Les voiles de bateaux entourent les femmes. Couverture de survie, couverte de motifs de couleurs. 

Doucement s’éloigne, vers l’horizon. 

Tresse de laine rouge tisse le chemin

Murmure discussion secrète

Roulement de tambour pour l’arrivée. 

Mots à voix basse, cachés

La route s’élève et s’envole : piste de décollage pour les oiseaux. 

3 petits cailloux jetés dans l’eau, ricochet géologique.

Trésors trouvés puis perdus.

Quotidien ennuie, quotidien survie 

On se réenroule dans nos étoffes – vite pas de temps –

A peine arrivée, à peine partie

Je renoue, je rattache, je ressers.

Toute la mer disparaît avant l’arrivée.   

Banc de poissons déversés

Garance Rolland


Sonne l’heure du départ, rugissement déchirant qui ne veut pas quitter le bord

Son ventre, antre alourdi, il ronronne et ronchonne de cette danse 

Sisyphe et son rocher, Polé et ses trajets

Incessant aller retour 

Eternelle vacillement entre deux sœurs distantes séparer par la même mer 

Repart encore, avance encore 

La terre toujours s’en va et se rapproche

Partir revenir 

A bras tendue à flots tendue 

On déchire, on glisse sur les eaux 

Et ces drôles de choses sur son dos. 

Ils montent, ils rampent, ils courent. 

Avant de déverser ce contenue nauséeux sur la rive 

Le vomir ou le confier amoureusement c’est pareil 

Toujours repartir

Alice Chapotat


Je choisis une place à l’étage, au soleil. Je crame un peu mais je kiffe, je prends. Je me branche. Je me recharge. Nous sommes encore à l’arrêt.
Il y a des corps qui nous rappellent à leur fonction, un militaire en contrebas, la PAF [comme un coup, le bruit d’une claque ?], Évasan 976, deux personnes portent des gilets blancs. J’ai cherché la définition, Yohann dit, c’est comme un évanouissement, j’ai googlé, mais c’est pas ça du tout, quoique… J’apprends que le terme est essentiellement utilisé dans le cadre militaire. Nous partons. Nous traversons.

C’est une respiration.

La grande terre me regarde et je la regarde aussi.
Il est question de tout oublier, de vivre la traversée individuellement, de s’isoler – Isoler / Isolat / Insula – devenir une île parmi le paysage archipélique.
La bâche blanche qui protège les passagers du soleil vibre au vent.

C’est une respiration.

Le moteur a changé de régime, nous approchons.
Un homme en bleu au premier étage fait un geste de la main, il accompagne notre débarquement. Nous sommes les seuls ici à traverser juste pour la traversée, juste pour être là. Il est 16h20. En face, l’heure est rouge. Aller. Retour.
Un fourgon de la gendarmerie débarque aussi, l’un d’entre eux sort pour interpeller un homme dans une voiture. Il ne faut pas rester là me dit-on. On me rappelle au rythme de la foule déferlant sur le Port. Je suis foule, full, chargée à bloc. L’heure est rouge, entre deux temps, ça clignote.
Je flotte je flotte je flotte mais je ne suis pas sûre que mon amnésie soit réussie.

Myriam Omar Awadi


Son sifflement long aigu dans l’air les gens assis calmes familier le temps de la barge un trajet quotidien qui est aussi voyage grand voyage court ordinaire sirène grondement sourd moteur en montée la barge glisse la terre glisse lenteur multiples immobilités tête baissée smartphone attente grondement temps suspendu quelques-uns marchent on se lèvera tous marchera silence murmures petits groupes seuls moteur tout le monde la société mahoraise dans son entier assise immobile dans la barge par petits groupes la barge c’est l’île a l’avant près de la sortie petit tremblement de terre continu la mer pivote le monde les îles lent légèrement ondulant vent douceur dans l’épaisse chaleur tout est lent tout va s’agiter glissement vers l’arrivée le ronronnement cesse montent les voix les pas sur le métal les corps s’agitent marchent dans la même direction vers l’avant sirène la porte descend légère secousse de l’arrêt voitures motos foule en marche le monde à nouveau ne jamais construire un pont.

Jean-Christophe Lanquetin



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