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strasbourg – [Extra Ordinaire]
charrette tampons

Charrette tampons


Elise Jacques

Marie Guillot


 

LES CHARRETTES DE LA MEINAU ET DU NEUHOF : UNE EXPÉRIENCE DE LA CONTRAINTE/LIBERTÉ, DU PRÉVISIBLE/IMPRÉVISIBLE;

L’EXERCICE : faire une charrette. Il faut qu’il y ai des roues.

Il faut qu’il y ait interaction avec un « public » : les passants de la Meinau et du Neuhof sur la période du festival Extra-Ordinaire.

Il faut qu’il ya ait promotion du festival.

Il faut que ce soit beau.

Les tampons, c’est une idée qui est arrivée assez vite. En effet le travail des charrettes s’inscrivait, avec le travail d’affiches et de flyers, dans une logique de promotion du festival extra-ordinaire. Or justement, l’identité visuelle comptait intégrer un principe de tampon.

Dès lors, logique que le travail se fasse en lien. Mon projet de charrette à rouleau, qui se voulait support d’expérience expérimentations avec les tampons, à rejoins celui de Marie, qui se concentrait sur un objet plus spectaculaire et permettant un jeu d’assemblage poétique de mots (une histoire d’éléphant géant qui roule et tinte, et sonne).

L’objet a donc été pensé en collaboration avec des étudiants de design graphique, qui faisait également partie de l’équipe responsable de la com. Peut-être un peu sous cette influence de design, la charrette a vue sa forme guidée énormément par son usage. Il fallait qu’elle remplisse plusieurs fonctions : atelier sur roues, dérouleur de papier, chariot de fête. Beaucoup d’attentes autours de son fonctionnement, lui-même assez complexe. En effet, parmi les couches successives de fonctions et d’interaction entourant et incarnés par l’objet : 

LE SPECTACULAIRE, car il s’agit d’un festival et que le public est un passant. C’est ici qu’intervient le « beau ». Pour qu’il y ait évènement, il faut l’inviter.  Il y a jeu sur l’attention.

1_le public/passant est invité par l’aspect voyant de l’objet, sa promesse d’évènement

L’AUTORITÉ, gros point de question, était un aspect nécessaire à la mise en oeuvre d’un quelconque protocole. En contraignant l’expérience, on permet la réalisation d’un processus, on donne un début et une fin.

2_le public/élève se voit expliqué le protocole

LA CRÉATION, puisque qu’il s’agit de laisser une certaine place à la liberté et au jeu, dans cette logique d’atelier sur roues.

3_le public/créateur est invité à produire un tampon et à le nommer

LA COLLABORATION, l’interaction avec une multitude de passants trouvant sa richesse dans une forme de rencontre. Le tampon de chacun est à l’usage de tous une fois produit.

4_le public/collaborateur assemble son tampon avec ceux, pré-existants, de son choix

LA FRESQUE incarnée par le gigantesque rouleau de papier traîné par l’objet, entre alors en jeu.

5_le public/tamponneur applique le tampon-puzzle ainsi formé à la suite des formes précédentes

L’ALÉATOIRE, ici au service d’un assemblage poétique de mots.

6_le public/poète produit une phrase contenant les mots associés à chaque tampon.

Concrètement, l’objet final était un charriot en bois peint intégrant une table pour produire les tampons, des rangements pour le matériel, un rouleau sur son arrière train, le tout formant un objet évoquant vaguement une créature étrange et colorée.

Il me semble ici nécessaire et important d’exprimer le décalage entre le projet initial et sa mise en oeuvre, du moins dans les débuts. Le premier jour de sortie de la charrette/tampon a été particulier. Et fatigant. Parce qu’on aurait probablement dû le prévoir, mais le premier public a été des enfants sortis de l’école. Ils ont été intrigués rapidement, et une fois les premiers intégrés au projet, le bouche à oreille a fait sont office plutôt vite. Ce qui ressort peut-être de cette interaction, entre autre, c’est la variété des usages que l’objet aurait pu avoir, si laissé entièrement à la porté du public. Ils se le sont appropriés très efficacement. Plutôt bon signe : la charrette leur a donc parlé. Le protocole, beaucoup moins : dans leur hâte de faire usage, les explications longues et encore floues n’ont pas trouvé leur place. Mélanger toutes les peintures, se disputer les pinceaux et colorier la jambe du voisin, si. En bref, on a été confrontées à cette fameuse « foule ». Les enfants s’amusaient mais tout le projet et la réflexion sur la charrette devenait caduques. 

Dans un deuxième temps, et dans une volonté d’emmener notre public/foule vers la mise en oeuvre de l’usage pré-pensé, la notion d’autorité s’est faite plus intensifiée. C’est à ce moment qu’intervient l’idée d’un costume, une blouse de peintre étant suffisante pour nous identifier comme « organisatrices » de l’évènement. Nous avons compris également, progressivement, qu’il nous faudrait organiser des « tours » : cadrer l’usage de la charrette à un enfant à la fois, accompagné d’une « organisatrice », pour garder le contrôle de l’usage. Avoir pensé entièrement l’objet et l’expérience donnait finalement peu de place à une liberté d’usage : une des limites de la pensée « designée » du projet. Par modifications successives, les interactions avec le public ont changé de jour en jour. À partir de la liberté imprévisible du premier jour, le projet s’est progressivement transformée en une activité cadrée et bien plus tournée vers un objectif de résultat final. 

Quel était-elle, la finalité de cet objet ? Au vue de l’attention (ou absence de) apportée à l’objet une fois sont usage rempli, ou aux rouleaux/fresque obtenus, sa matérialité ne semble pas être la préoccupation première. La charrette n’a été construite que pour servir une fois, remplir ses fonctions sur un temps donné, en dehors duquel elle n’a aucune existence. Elle a été détruite il me semble, à moins qu’elle ne traîne quelque part dans un espace de stockage. Pourquoi alors s’être embêté à cadrer les enfants, à mettre tant d’autorité pour appliquer le protocole ? Peut-être les enfants auraient-il pu jouir simplement de l’usage libre de l’objet à leur entière disposition. Pourtant nous avons tenté, jusqu’au bout, du mieux possible, de faire fonctionner l’objet selon son usage pensé. Et il a fonctionné, dans sa dernière après-midi. Le protocole initial, tel que décrit plus haut, a été mis en oeuvre dans son entièreté pendant plusieurs heures.  Les phrases et formes obtenues étaient surprenantes, et personnelles. Le tampon nommé « Ferrari » a rencontré un certain succès et s’est retrouvé dans de nombreux poèmes carrossiers.  Peut-être ces contraintes ont-elles, comme souhaité, permis des moments inattendus de création et d’expression. Il y a certainement eu des interactions intéressantes. Il me semble surtout que la finalité, pour les créateurs, a consisté en comprendre ce qu’implique  la réalisation d’un tel évènement, comment lui donner un cadre et le mettre en oeuvre.

Il apparaît dans cette expérience une réalité de l’espace public, probablement exacerbée par le public jeune : il y a un équilibre délicat a trouver entre contrôle et liberté. Le cadre d’un spectacle ne pré-existe pas dans la rue, et en poser un passe par un certain nombre de contraintes à imposer ou proposer au passant. Intervenir chez eux donne lieu à un tiraillement : ou bien l’objet qui survient leur appartient par ce que l’espace est le leur, ou bien on se donne droit de propriété de la zone en contrôlant l’évènement.  En gros, il faut partager, et ce partage doit être un dialogue constant entre ce que propose l’artiste et l’habitant. Il faut savoir rebondir. L’évidence du constat n’est pas franchement à la hauteur de la difficulté de son expérience. Mais ça en valait la peine.



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