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Bamako – Les Praticables
par Lamine Diarra son directeur

Pour l’édition 2019 du festival des Praticables, Jean-Christophe m’a suggéré de faire venir à Bamako des jeunes artistes sortis du département scénographie de la Haute école des arts du Rhin ( Marc Vallès, Clara Walter, Ikyeon Park, Élie Vendrand Maillet) et j’ai alors proposé d’initier un échange entre ces jeunes professionnels et de jeunes artistes maliens ( Diarrah Dembélé, Aissata Soumaré, Kassim Diagnogo, Moussa Sory Diakité, Drissa Camara), en faisant en sorte que les questions théoriques aboutissent à des réalisations concrètes.

un texte de Lamine Diarra, directeur des Praticables

En 2017, j’étais en train de faire naître Les Praticables à Bamako et je préparais les ateliers d’où devaient émerger les œuvres pour la première édition du festival en octobre. Ce projet de théâtre et plus généralement de spectacle vivant (danse, performance, arts visuels, etc.), alliant la transmission et la création, se voulait un lieu d’expérimentation, d’ébullition et de renouvellement artistiques résolument tourné vers la cité et la population. Dès le début, il fallait affirmer l’ambition fondamentale des Praticables : s’attaquer à déconstruire la fiction sociale imposée dans les imaginaires par la colonisation, en restituant à l’art sa pleine fonction sociale et politique. Les Praticables sont de ce point de vue une aventure collective, une fédération de créateurs couvrant toute l’étendue du champ artistique de la représentation, engagés à provoquer le paysage culturel en proposant un nouveau dispositif global, où toutes les dimensions (sociales, pédagogiques, politiques et créatives) du secteur des arts soient impliquées. Outre les missions que se sont données les Praticables de transmission/création artistiques et de mise en lien direct des artistes avec la population, outre les multiples débats et grin1 de lecture jalonnant le processus artistique et citoyen sur toute la durée du projet jusqu’au festival, cette ambition passait par une réflexion approfondie et active sur l’espace urbain. Pour mener celle-ci, il fallait s’entourer de professionnels. C’est ainsi que j’ai demandé à Abdou Ouologuem, plasticien et scénographe d’expérience, et à Siriman Dembélé, scénographe et constructeur sur tous supports, non seulement d’accompagner les spectacles, mais aussi d’amener à considérer le vieux quartier de Bamako-coura comme plus qu’un décor : le sujet d’une fiction dont les habitants sont les acteurs.

Le projet des Praticables représente un esprit, une conception du vivre ensemble à travers une action commune, mais aussi une fête et une réflexion sur l’état de notre humanité. Dans quelle « ville-société » voulons-nous vivre désormais ? Comment, par-delà les barrières, fédérer les communautés sur la base même des différences ? Ce sont les questions qui animent fondamentalement les Praticables, dont le festival se veut un carrefour vivant des créations, à la fois pour les artistes du Mali et pour ceux venus des horizons les plus éloignés. Grâce au déploiement cohérent des énergies dans l’espace urbain, c’est la société entière qui peut devenir, par les arts, le lieu d’un dialogue incessant, qui s’élargit toujours davantage. Et au Mali en particulier, pays en évolution rapide et profonde, recréer les espaces de dialogue et de rencontre est une nécessité pour ouvrir de nouvelles portes d’espoir sur un avenir pacifié.

Je souhaitais ainsi, dès la première année, faire des Praticables un lieu d’échanges artistiques intenses, de découverte de nouveaux talents, et que la créativité des artistes maliens dialogue avec des points de vue venus d’ailleurs, susceptibles eux aussi d’apporter et d’apprendre pour un enrichissement mutuel. Je souhaitais donc inviter des artistes qui rêvaient comme moi de travailler non seulement pour mais surtout avec la population, et qui pour cela avaient le désir d’agir différemment sur la ville et ses espaces. Or, en février de l’année 2017, j’ai vu une image postée par Jean-Christophe Lanquetin, extraite d’un travail qu’il avait mené outre-Atlantique, à Port-au-Prince, avec Catherine Boskowitz sur un projet de théâtre en extérieur. Il avait suscité ma curiosité par la façon dont il semblait se déployer dans l’espace urbain. Nous avions déjà entamé notre discussion artistique avec Jean-Christophe quand nous avions collaboré deux ans plus tôt sur Le projet Penthésilée mis en scène par Catherine Boskowitz, en particulier sur la manière de réinterroger l’espace public. J’ai invité Jean-Christophe à Bamako en 2018 pour qu’il découvre les Praticables et que nous puissions poursuivre la réflexion de manière concrète, en partageant avec lui nos questionnements sur l’espace du festival. Il a pris le pouls du projet, dans le cadre d’une immersion dans la ville et le quartier. J’ai demandé alors à Jean-Christophe s’il était intéressé pour s’inscrire dans un échange avec les Praticables sur les prochaines éditions. L’idée était pour moi qu’il s’intègre à l’équipe d’Abdou Ouologuem, et par là à ce mouvement artistique et culturel global où nos villes soient des espaces de réflexion, des espaces où se rêve l’avenir de la société en même temps qu’elle se transforme au présent.

Ainsi, pour l’édition 2019 du festival des Praticables, Jean-Christophe m’a suggéré de faire venir à Bamako des jeunes artistes sortis du département scénographie de la Haute école des arts du Rhin ( Marc Vallès, Clara Walter, Ikyeon Park, Élie Vendrand Maillet) et j’ai alors proposé d’initier un échange entre ces jeunes professionnels et de jeunes artistes maliens ( Diarrah Dembélé, Aissata Soumaré, Kassim Diagnogo, Moussa Sory Diakité, Drissa Camara), en faisant en sorte que les questions théoriques aboutissent à des réalisations concrètes. L’essentiel est en effet pour moi d’engager un dialogue artistique et citoyen à travers lequel ceux qui se sont rencontrés à Bamako rêvent ensemble une transformation urbaine mutuelle de leurs villes respectives. L’ambition est qu’une communion se forme dans l’action de la création, de telle sorte qu’elle engendre un mouvement d’irrigation de l’art dans la ville, où que l’on soit dans le monde, et contribue ainsi à un changement profond, où le vivre ensemble ne soit plus un vœu pieux, mais une actualité vécue, partout où l’art travaille avec la population.

Je souhaitais ainsi que le festival s’imprègne de l’espace urbain pour qu’il simprègne en lui, qu’il permette à Bamako-coura de devenir un objet artistique. Selon cette volonté de rendre très concrète la question des relations entre la commune et l’art, j’ai validé la belle proposition de l’équipe des scénographes, qui a permis au public non seulement de repérer les lieux de représentation et de circuler entre eux librement, mais surtout de s’approprier le festival comme un espace de plaisir et de découverte. En particulier, la chaise malienne, l’emblème du festival 2019, s’est imposée dans l’espace public sous de nombreuses formes, colorées, lumineuses, géantes, en écho à la danse des chaises du designer malien Cheikh Diallo. C’était d’abord la chaise du spectateur, et nous en avons construit de différentes tailles, aisément transportables, pour accueillir confortablement le public dans les lieux de représentation. En outre, en tant que signe du festival dans la ville comme en tant qu’objet artistique participant d’un langage original du quartier qui accueille les Praticables, la chaise est un symbole : c’est la chaise habituelle du membre du grin, ou celle sur laquelle on se repose dans les cours, sur laquelle on est invité à s’asseoir pour boire un thé ou partager un repas au coin d’une rue, c’est la chaise conviviale, la simple et forte représentation de la diatiguiya, l’hospitalité malienne à la fois comme l’image d’un peuple et l’acte d’une civilisation.

Les Praticables constituent un terrain d’expérimentation pour la question de l’art dans la ville. Il s’agit de donner l’initiative à l’art, de lui offrir de s’affirmer dans l’espace urbain jusqu’à le transformer. En partant de son cœur historique, la rue 369 à Bamako-coura, le festival s’est disséminé dans ses alentours. La parade d’ouverture a traversé un vaste quartier, de nouveaux lieux, qui avaient été répertoriés suite à un travail important réalisé en amont, ont été investis pour les représentations, des performances ont investi les rues… Le festival 2019 ne s’est pas contenté de s’étendre géographiquement, il a fait circuler une nouvelle énergie. En éclatant ses repères dans le corps social urbain, il a affirmé un concept qui relève de l’acupuncture, en tissant un réseau de points névralgiques reliés entre eux par une seule et même vitalité.

Lamine DIARRA

1 « Grin » signifie autant un groupe de personne qui se réunit selon leurs affinités, que le lieu où ils se retrouvent. Phénomène très répandu au Mali, surtout autour du thé.

 

 



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