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Bamako – Les Praticables
Clara Walter

Clara Walter est une jeune scénographe, diplômée de l’atelier de scénographie de la HEAR en 2018. Pour Les praticables 2019 elle a été en charge de la coordination scénographique du festival, Marc Vallès et Ihkeyon Park (aussi diplômés de l’atelier) ainsi qu’Elie Vendrant-Maillet (étudiant en stage) ont aussi participé à ce projet. Dans le long texte qui suit, Clara Walter nomme les enjeux de ce projets pour elle et la façon dont la prise en compte de certaines questions essentielle lui a permis de le réaliser au mieux. Témoignage d’une jeune scénographe européenne engagée dans un projet se déplaçant hors de sa sphère culturelle.

Je pars à Bamako en avril pour les premiers repérages et j’y serai en novembre et décembre, jusqu’à la fin du festival Les Praticables.
Il s’agit de faire des propositions de lieux puis de gérer la scénographie de l’ensemble de la manifestation. Je pars avec beaucoup de questions, je ne connais pas le lieu du festival, ni même le pays, je viens d’une autre culture, Quelle est ma légitimité ? Comment respecter les habitants et les objectifs du projet ? Avec quels moyens ? Quelle esthétique développer ? Je pars sans idées préconçues.
Je sais seulement que j’ai très envie de le faire, que la scénographie urbaine est mon terrain et que ce terrain est avant tout une affaire de relations humaines.

Observer , être présent
M’adapter au rythme des journées à Bamako était déjà une immersion, les journées commencent très tôt, le temps est plus lent, plus étiré.
Petit à petit, je cherche une façon d’être là, le premier jour je n’ose pas sortir seule, puis j’élargis mon périmètre, je me cherche des alliés, c’est long, c’est fatiguant, je suis malade, je fais des kms en moto, je souffre de la chaleur, en tant que jeune femme blanche je ne peux pas aller partout .
J’observe les mouvements de la rue, la façon dont les gens s’approprient les espaces, se regroupent, ce qui m’intéresse c’est que tout se passe dehors.

Je considère ce qui m’entoure, les gens, les objets de leur quotidien, avant tout tenter de comprendre comment vit l’autre, être conditionnée à l’écoute d’un monde inconnu.
Je ne cherche pas forcément à tout observer, mais plutôt à rester prête pour les signes, vigilante.
Ce temps requiert à la fois un certain retrait mais aussi une présence puisqu’il faut bien être là ici et maintenant.
Cette qualité de présence me semble être essentielle, il s’agit d’être présent , juste présent à soi et aux autres que soi.
Ne pas chercher à être le personnage principal, se faire voir, se présenter, ne pas déranger ni imposer, offrir une neutralité, une transparence qui laisse passer les histoires.

Il ne s’agit pas de se mettre à la « place » mais plutôt d’être à l’écoute, attentive, d’essayer de comprendre, d’apprendre beaucoup.

Tisser des liens, une délicatesse et une force.
ça commence par ça
Très vite, je me rend compte que ma présence est considérée, est ce que je vais bien, est ce que j’ai bien mangé, est ce que ma famille va bien ? c’est une sensation nouvelle pour moi, j’ai le sentiment d’être reconnue.
Je suis à l’aise car pour moi rien ne change dans la façon de m’adresser, de considérer l’autre, de m’arrêter quand j’entends mon nom, exactement comme je le ferais chez moi.
Être douce et forte à la fois, faire passer ce qui m’anime et inviter les autres
Jouer le jeu, mettre au courant les gens, être claire et ne pas tourner autour du pot, aller droit au but.
S’échanger des services, c’est dans les deux sens, il y a une proximité qui me plaît et qui m’aide à tenir la chaleur, le rythme et la fatigue. Prendre le temps des détails ( se faire des tresses entre filles, prendre le soleil, accepter d’attendre 2 heures un rendez vous …), faire des détours ,Il faut des creux, des pauses, des espaces dégagés entre les individus, des prolongements…

Je voudrais aussi parler des enfants ils sont pour moi une source inépuisable d’impulsion, ils me font me sentir bien et participent à la création du festival par leur attente joyeuse .
Ils sont toujours là pour occuper les espaces, s’approprier ce qui advient, ils font le lien entre les adultes, amènent le rire, la légèreté, le jeu.

De toutes les façons d’être, je trouve ici la confiance et la bienveillance qui m’ont manqué parfois ailleurs.
Cette manière d’avoir de la considération pour l’autre, d’avoir cette priorité pour vivre ensemble chaque étape du festival. Il n’y a pas une personne qui ne s’implique pas ou qui ne s’intéresse pas à ce que je suis en train de faire.

Le rythme des journées est plus lent mais il laisse le temps de la rencontre la nuit , pour un autre départ qui participe à l’avancement des projets. L’adrénaline, j’ai jamais envie de rentrer et de dormir, le soir tombe il y a la lumière rose et le ballet des chauves- souris. Mon travail continue car c’est aussi au pub du coin qu’on se rencontre et qu’on crée du lien pour demain, la nuit, une nouvelle journée commence…
C’est comme ça que j’ai fait mes plus belles rencontres en m’adaptant avec plaisir au rythme de vie des gens qui m’entourent.
Finalement, c’est peut être difficile à croire mais je me suis sentie plus légère dans la manière de vivre la vie là bas, moins gênée d’aborder, de demander, de questionner et d’apprendre …

Bien sûr tout n’est pas si simple, je me sens impuissante dans certaines situations ou à l’écoute de certains récits de vie, en décalage de vécu, je peux ressentir un malaise, une impuissance totale, la douleur de la compassion, je suis à la fois proche et lointaine.

L’idée, l’identité
Des chaises qui deviennent gradins
La chaise basse tressée de fils de couleurs est un objet traditionnel, c’est sur celle ci que les gens se parlent, boivent le thé et se réunissent en « grains » il y a des grains de femmes, d’hommes, d’adolescents, espaces propices de discussions.Cette chaise est constamment sous nos yeux, objet du quotidien utilisé par tous .
Un jour avec Siriman Dembelé , coéquipier scénographe nous voyons une de ces chaises un peu plus haute que la normale, c’est à ce moment là que naît l’idée d’utiliser cet objet usuel et d’en faire un élément d’assise pour les spectacles.

Ces chaises sont devenues nos gradins. Nous en avons fait construire des dizaines,elle sont de trois hauteurs différentes, j’y ajoute des banquettes basses. J’ai souhaité amplifier leur présence par l’ajustement de leur forme, de leurs proportions,j’ai prévu pour le confort de tous,des accoudoirs, des barres de chaises pour se hisser sur les plus hautes.


Cet objet du quotidien n’est plus tout à fait le même et ce léger décalage amène un nouveau regard sur cet objet à la fois proche et extra- ordinaire.Ces assises génèrent un dispositif qui se déploie partout, le « gradin » s’adapte aux différents espaces. Chacun peut choisir son angle de vue, tourner sa chaise. Un jeu social s’instaure, celui qui veut s’asseoir ailleurs, déplace son siège et personne ne dira rien à condition qu’il respecte le confort du voisin .

Les chaises deviennent un outil d’implication corporelle , c’est un engagement physique de chacun, habitants, festivaliers. Je donne l’impulsion d’en déplacer une, tout le monde intervient et reproduit le même geste. Le déplacement des 150 chaises c’est un grand mouvement chaque soir dans le quartier, un mystérieux ballet .

D’autres chaises, pas seulement pour s’asseoir
J’ai proposé que l’identité du festival se construise autour des chaises pour rester dans la simplicité et l’évidence d’un élément fort, que l’on retrouve comme lien entre chaque spectacle.
Celles ci sont faites en bambou et surdimensionnées, elles sont à la fois lampadaires, symboles, portes d’entrées et signalétique. Portées par les habitants bénévoles, elles deviennent marionnettes, prennent vie. Elles paradent, déambulent, indiquent où se déroule le spectacle du soir, entraînent les spectateurs. Elles éclairent la rue et donnent l’impulsion. Elles deviennent la chorégraphie d’une performance en mouvement permanent qui s’invente avec les habitants et suscite le désir d’en être, les spectacles jouent complets.

Les lieux, les habitants, les spectacles, une équation à 3 inconnus
Le festival les Praticables se définit comme la fabrique d’un théâtre d’art populaire
Nous sommes accueillis dans le quartier de Bamako-Coura et les rues qui y mènent
Les spectacles se jouent dans des espaces communs mais aussi dans 6 cours de Bamako,chaque soir en simultané deux spectacles se joueront chez les familles.

Les spectacles dans les cours
Je me suis occupée de deux cours,celle de la famille Tall et celle de la famille Traoré. Elles ne sont pas si grandes et sont parsemées d’éléments, arbres, puits, objets divers, briques, poules….
L’objectif était de parvenir à s’adapter le plus humblement possible à un espace de vie généreusement mis à disposition, de tisser des liens avec les habitants.
Il n’est pas question d’amener un décor mais de mettre en valeur ce qui est déjà là, de cibler les atouts de l’endroit. Il s’agit de développer une vraie relation, de faire cohabiter la fiction et la réalité du quotidien avec un respect du lieu et des habitants. Nos questionnements étaient constants, pour chacun des lieux : espace de jeu, cadre, lumière, place des spectateurs, distance, frontalité ….
Pendant plusieurs semaines,de nombreuses répétitions ont lieu dans les cours des familles qui continuent de vivre et acceptent ces intrusions. Le temps des répétitions compte autant que celui des représentations. S’adapter et intégrer la vie quotidienne de ces cours était essentiel.

Les spectacles dans les espaces publics
Il ne s’agit pas d’utiliser les espaces uniquement en fonction de leur localisation ou de leur surface mais en prenant en compte leur mode d’appropriation par les habitants ( corps, façons de s’asseoir, de négocier les déplacements, lieux de rencontres, de commerce, de pouvoir …)

Pour travailler avec les espaces, je m’immerge dans les lieux, je les observe, je les parcours, je les occupe avec d’autres, je les ressens ( les odeurs, les sons, la chaleur sur ma peau, l’ombre fraîche …) je les prends à bras le corps.
Un champ des possibles s’offre moi.Il s’agit d’apprécier la théâtralité des lieux qui pourraient faire scène . Interstices, terre-plein, non lieu, terrain de foot, ancienne boite de nuit, une immensité urbaine qui s’offre dans toute sa diversité . Je m’y engage physiquement, je sème des cailloux , j’imagine des cheminements.
Je me pose des questions, j’improvise, j’apprends à négocier, avec la ville et les gens qui y habitent .
J’articule les lieux, je les classe, je les cartographie , je leur donne une grammaire faite de règles et d’exceptions
Je cherche à délimiter un festival qui pourra se glisser dans les pratiques existantes et y trouver sa place.
Des questions en attente, des réponses parfois mais partielles, des tâtonnements pour trouver des façons d’avancer dans des endroits complexes.
Il s’agit pour moi de prendre soin de l’espace qui m’entoure et de considérer chacun.
Finalement tout est négociation. Il faut trouver des arrangements pour négocier un espace, qui le tient, qui l’utilise qu’est ce qu’on va y faire, pourquoi ?

Construire une scène sur un rond-point qui sert de garage de mécanique auto utilisé chaque jour par les occupants ,ça implique d’ aller sur place de nombreuses fois, sur la pointe des pieds pour débroussailler le lieu sans lui faire perdre sa tonalité . Il est nécessaire d’ expliquer ce qui pourrait se passer, de donner à ceux qui en détiennent l’usage l’envie de s’investir sur leur espace .
Il m’a fallu repenser l’organisation du garage avec les propriétaires. Ça n’a pas été facile, nous n’avons pas tout de suite compris les codes et les règles du territoire, une carcasse commandée à quelqu’un d’autre et les voitures avaient repris leur place initiale, tout était à recommencer, on a retenu la leçon.
On a mis du temps, de l’énergie, déplacer les voitures à bras le corps avec les habitants ,tout le monde y met du sien, une scène se construit et donne de la fierté aux gens, je le sens.
Les voitures sont devenues des éléments de scénographie et la lumière provenant des phares éclaire le plateau chaque soir.
Ce terre-plein garage s’est transformé en un lieu de rencontre théâtrale avec la population qui a accueilli le spectacle de danse de Serge Aimé Coulibaly.

Non lieux, lieux de passage, rues, ces espaces sont aussi proposés et choisis par les artistes performeurs, danseurs invités qui les investissent et créent des performances comme autant de petites scènes qui sont des respirations, amenant de l’imprévu sur les chemins du festival .

On a fonctionné en équipe
Nous étions trois anciens élèves et un étudiant des arts déco accompagnés par JC Lanquetin, un scénographe malien et des étudiants du conservatoire de Bamako

La scénographie des spectacles et la scénographie générale du festival, du choix des lieux au matériel, les questions à régler étaient multiples et diverses et tout était orchestré par l’équipe scénographie.
Concevoir le geste fort qui parlera tous, multiplier les prises de décisions, ne pas tergiverser, prendre du recul, agir vite sans perdre de vue les objectifs, régler les conflits, se répartir les tâches, rester concret, rassurer, accompagner, assurer les liens avec les habitants, les bénévoles et les constructeurs, trouver des appuis solides et surtout faire confiance.
L’engagement de l’équipe de scénographie est indispensable pour un festival de scénographie urbaine qui
propose des spectacles pensés avec le quartier et ses habitants.

Une jeune femme blanche en responsabilité
Avec les techniciens et artistes invités, être la seule femme jeune, blanche n’a pas été une tâche facile.
Le fait d’être femme m’a parfois aidé et parfois desservi, dans la posture particulière qui était la mienne pour le festival.
J’avais mené une mission de reconnaissance quelques mois avant et j’étais arrivée la première.
Je connaissais les lieux les déplacements, j’étais en charge du budget. J’avais de nombreuses réponses aux questions des artistes …
J’ai parfois eu des difficultés à faire entendre et respecter mes décisions, celles ci n’étant pas toujours considérées ou certainement moins bien reçues que si c’étaient celles d’un homme.
Qu’on m’appelle « ma chérie » ou entendre des « tu pourrais être ma fille » sous prétexte que je suis une femme jeune, ce n’est pas professionnel et c’est inacceptable .
Le jeu de coude masculin sur le mot à dire à propos de comment je passais mes soirées venait en débat sur les prises de décisions quotidiennes. Pourquoi ?
Il m’a fallu très vite mettre une distance, ne pas laisser dire certaines choses considérées comme normales ou pas graves.
Je pense avec le recul qu’il aurait été bénéfique d’avoir une autre femme à la direction avec moi, la tâche était lourde je devais me faire entendre, respecter, gérer les conflits, accompagner…

Des alliés inattendus
L’équipe de nettoyage de rue a été une alliée précieuse, tout simplement parce que nous lui avons donné une place, ses membres ont assuré bénévolement tous les déplacements des chaises gradins, des chaises portes d’un spectacle à l’autre, ont promené les marionnettes en ville, ils étaient les chorégraphes du mouvement des objets dans le festival rejoints par le mouvement des spectateurs.
J’ai été particulièrement touchée par un petit rituel du responsable de l’équipe qui connaissait très bien le quartier et transportait les chaises sur son « takatani », lorsque je montais avec lui il dépliait un beau carré de tissu propre sur mon siège, nous prenions beaucoup de plaisir à régler ensemble une chorégraphie commune, alliés, complices et utiles l’un à l’autre.
Mon rituel à moi était de les accueillir toujours avec du café et du bissap frais
Et finalement tout commence et se termine par des actes simples…

 



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