
{"id":355,"date":"2013-03-31T10:35:42","date_gmt":"2013-03-31T08:35:42","guid":{"rendered":"http:\/\/91.121.6.49\/~esadstg\/playurban\/?p=355"},"modified":"2024-08-29T21:39:42","modified_gmt":"2024-08-29T19:39:42","slug":"lecture-de-la-condition-urbaine-olivier-mongin","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.le-hub.hear.fr\/playurban\/2013\/03\/lecture-de-la-condition-urbaine-olivier-mongin\/","title":{"rendered":"Lecture de La condition urbaine<hr> Olivier Mongin<\/hr>"},"content":{"rendered":"<p><strong>Je souhaite revenir sur un passage du livre d\u2019Olivier Mongin,\u00a0<i>La condition urbaine<\/i>, o\u00f9 pour interroger la disparition de l\u2019espace public dans les villes mondialis\u00e9es qu\u2019il d\u00e9crit comme\u00a0<i>informes et chaotiques<\/i>, il fait d\u00e9tour par un passage de Tristes Tropiques de Claude Levi Strauss, dans lequel il est question des villes de Calcutta et de Karachi.<\/strong><\/p>\n<p>Ce passage (pp 167 et suiv) survient dans un chapitre du livre de Mongin intitul\u00e9\u00a0<i>Villes informes et chaotiques<\/i>, dont le sous titre est\u00a0<i>l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e<\/i>. S\u2019appuyant sur ce texte de Levi Strauss, Mongin postule que la meilleure mani\u00e8re de qualifier ce qu\u2019on appelle une ville, au sens d\u2019urbain, c\u2019est lorsqu\u2019elle \u00ab\u00a0favorise les tensions\u00a0\u00bb. Si ce n\u2019est pas le cas, \u00ab\u00a0elle devient inhumaine et ne m\u00e9rite plus le qualificatif d\u2019urbain\u00a0\u00bb. Or ce qui est explicitement nomm\u00e9 chez Levi Strauss, et chez Mongin, c\u2019est que la ville qui favorise les tensions, la ville humaine, l\u2019espace public au sens d\u2019espace politique, c\u2019est la ville europ\u00e9enne. Et, lorsqu\u2019on lit le texte de L.S sur Karachi et Calcutta, le propos est pour le moins f\u00e9roce (je cite le passage cit\u00e9 par Mongin)\u00a0: \u00ab\u00a0les villes de l\u2019Inde sont une zone\u00a0; mais ce dont nous avons honte, comme une tare, ce que nous consid\u00e9rons comme une l\u00e8pre, constitue ici le fait urbain r\u00e9duit \u00e0 son expression derni\u00e8re\u00a0: l\u2019agglom\u00e9ration d\u2019individus dont la raison d\u2019\u00eatre est de s\u2019agglom\u00e9rer par millions, quelques puissent \u00eatre les conditions r\u00e9elles. Ordure, d\u00e9sordre, promiscuit\u00e9, fr\u00f4lements\u00a0; ruines, cabane, boue, immondices\u00a0; humeurs, fiente, urine, pus, s\u00e9cr\u00e9tions, suintements\u00a0; tout ce contre quoi la vie urbaine nous para\u00eetre \u00eatre la d\u00e9fense organis\u00e9e, tout ce que nous ha\u00efssons (&#8230;). Tous ces sous produits de la cohabitation, ici, ne deviennent jamais sa limite. Ils forment plut\u00f4t le milieu naturel dont la ville a besoin pour prosp\u00e9rer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et Mongin d\u2019encha\u00eener\u00a0: \u00ab\u00a0La ville devient monstrueuse quand elle repousse ainsi les limites. Cette situation se traduit par l\u2019absence de rapport entre les hommes, soit parce qu\u2019il y a une tension trop grande, soit parce qu\u2019il y a absence de tension. Ici, le chaos ne prend pas la \u00ab\u00a0non forme\u00a0\u00bb de la ville ras\u00e9e, la ville survit par elle m\u00eame, elle amasse les individus, elle est informe. L\u2019absence de tensions signifie qu\u2019il n\u2019y a ni dedans ni dehors, que l\u2019indiff\u00e9rence r\u00e9gnante est \u00e0 l\u2019origine d\u2019un sc\u00e9nario de la \u00ab\u00a0survie\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb.<br \/>\nArrive alors l\u2019argument principal, c\u2019est que cet \u00e9tat serait le fait de la plupart des grandes villes mondialis\u00e9es, o\u00f9 \u00ab\u00a0l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019aum\u00f4ne est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u00a0\u00bb. Laquelle exp\u00e9rience est mise en face de ce qui constituerait la ville selon lui, soit \u00ab\u00a0l\u2019exp\u00e9rience\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9cart dans l\u2019espace public, d\u2019une diff\u00e9rence symbolisable entre l\u2019un et \u00ab\u00a0l\u2019autre\u00a0\u00bb.<br \/>\nCe passage me semble important dans le livre de Mongin, car la suite du livre formule un certain nombre de constats sur \u00ab\u00a0l\u2019auto destruction\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la mort lente des villes\u00a0\u00bb, ici la ville globale, sur ce qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0l\u2019archipel m\u00e9tropolitain mondial et l\u2019\u00e9clatement des m\u00e9tropoles\u00a0\u00bb, la ville diffuse (et il cite comme exemple Johannesburg), qui pour l\u2019essentiel vont dans le sens d\u2019une id\u00e9e qu\u2019il ne s\u2019agit plus de ville, au sens d\u2019espace public, notamment \u00e0 cause de la disparition de toutes tensions, de tout \u00e9cart symbolisable. (v. passage Afrique du Sud 195).<br \/>\nLa d\u00e9monstration a son int\u00e9r\u00eat, Mongin l\u2019appuie, aussi sur Mike Davis (Los Angeles), Naipaul (Calcutta toujours), etc.<br \/>\nMais il me semble \u00e0 ce stade d\u2019esquisse de ce commentaire, important de rappeler deux choses\u00a0: le texte de L\u00e9vi Strauss, date des ann\u00e9es 50, et la description qu\u2019il fait des villes indiennes, correspond tr\u00e8s exactement \u00e0 certains \u00e9l\u00e9ments clefs de l\u2019imaginaire colonial\u00a0: l\u2019id\u00e9e que l\u2019hygi\u00e8ne (contamination, \u00e9pid\u00e9mie, etc.), serait un facteur majeur de diff\u00e9rence entre le monde occidental et le reste du monde\u00a0; ou bien, sous jacente, cette id\u00e9e de l\u2019autre comme \u00e9tant diff\u00e9rent, moins civilis\u00e9 (ici au sens de vie urbaine).<br \/>\nLa seconde remarque que je voudrais esquisser ici, c\u2019est le fait que Mongin structure son propos sur des th\u00e9ories de penseurs europ\u00e9ens, (Rem Koolhaas, Paul Virilio&#8230;), et que surtout il est \u00e9tonnamment europ\u00e9o-centr\u00e9, postulant (pour faire vite) que le seul mod\u00e8le qui reste valable (m\u00eame si \u00e0 r\u00e9former) serait celui de la ville europ\u00e9enne, le tout dans un ensemble de d\u00e9monstrations qui font des villes multipolaires d\u2019aujourd\u2019hui une sorte d\u2019ensemble vague, inqui\u00e9tant, lointain et mena\u00e7ant. Lesquelles d\u00e9monstrations t\u00e9moignent surtout d\u2019une tr\u00e8s grande m\u00e9connaissance de ces villes et de ce qu\u2019il s\u2019y passe aujourd\u2019hui.<br \/>\nJe ne pr\u00e9tends pas les conna\u00eetre bien, mais pour qui vit, travaille, circule, exp\u00e9rimente en tant qu\u2019artiste (ce qui est mon cas, dans quelques unes d\u2019entre elles et non des moindres en tant que mod\u00e8les de \u00ab\u00a0chaos\u00a0\u00bb vu d\u2019Europe &#8211; Kinshasa, Johannesburg, Delhi&#8230;), la d\u00e9monstration est plus que rapide. Comment peut-on \u00e0 ce point faire fi de la complexit\u00e9 des urbanit\u00e9s \u00e0 l\u2019oeuvre aujourd\u2019hui dans le monde. Si l\u2019on peut consid\u00e9rer que le mod\u00e8le de la ville europ\u00e9enne, en tant qu\u2019espace public reste op\u00e9rant et \u00e0 d\u00e9fendre, comment ne pas voir que d\u2019autres mod\u00e8les se construisent, dont certains se nourrissent du mod\u00e8le europ\u00e9en en cherchant \u00e0 le re configurer, ailleurs qu\u2019en Europe, et que surtout ces villes AUSSI, sont travers\u00e9es par des tensions pas seulement n\u00e9gatives et informes, mais par des tentatives structur\u00e9es de se constituer en tant qu\u2019espace commun, etc. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 observer sur quelques ann\u00e9es l\u2019\u00e9volution de la ville de Johannesburg (o\u00f9 nous travaillons dans le cadre de Play\/Urban), pour voir que l\u2019on y tente aujourd\u2019hui de mani\u00e8re substantielle d\u2019y inscrire une dimension d\u2019espace public.<\/p>\n<p>Enfin, il est \u00e9tonnant que l\u2019on continue r\u00e9guli\u00e8rement en France \u00e0 lire de tels textes (ici publi\u00e9 en 2005), par des penseurs importants et influents, qui ne voient pas que les propos sur lesquels ils se fondent (ici ceux de Levi Strauss), font partie d\u2019une autre \u00e9poque, et qu\u2019il conviendrait \u00e0 minima d\u2019en d\u00e9construire les ressorts, notamment ce qu\u2019ils v\u00e9hiculent de repr\u00e9sentations coloniales, du nous et des autres. De m\u00eame, ne pas pressentir que les urbanit\u00e9s aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019oeuvre dans le monde, aussi \u00e9tranges puissent elles para\u00eetre vues de loin, m\u00eame violentes, \u00e9tranges, vulgaires, m\u00e9ritent au moins que l\u2019on prenne le temps du glissement de point de vue, afin d\u2019essayer d\u2019en entrevoir la complexit\u00e9 et les nuances. Ce que ne permet plus, et depuis longtemps, un propos construit sur des seuls rep\u00e8res fa\u00e7onn\u00e9s en Europe.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je souhaite revenir sur un passage du livre d\u2019Olivier Mongin,\u00a0La condition urbaine, o\u00f9 pour interroger la disparition de l\u2019espace public dans les villes mondialis\u00e9es qu\u2019il d\u00e9crit comme\u00a0informes et chaotiques, il fait d\u00e9tour par un passage de Tristes Tropiques de Claude Levi Strauss, dans lequel il est question des villes de Calcutta et de Karachi. 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